Schéma de fonctionnement de la chambre claire de Wollaston. Source : Wikipedia.

Puisqu'il est l'heure et que nous avons l'âge

11/09/17

Écrit par Roxane Desjardins (Université de Montréal), Jean-Michel Théroux (Université du Québec à Montréal) et Myriam Thibault

Ces textes constituent l'amorce d'un essai-correspondance à six mains, toujours en cours d'écriture. Dans une perspective queer et partant de cette idée que l'essai littéraire est un genre où l'auteur-e cherche à aborder un objet de façon à se mettre en danger, nous explorons notre rapport intime et extime à notre âge.

 

Certaines lettres postérieures qui ne figurent pas dans cet échantillon ont fait l'objet d'une lecture lors du colloque « Explorer, réfléchir, créer, bouleverser : l'essai littéraire comme espace de recherche création » , qui s'est tenu à l'ACFAS en mai 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

Montréal, le dimanche 19 mars 2017

Chère Myriam,

 

Tu as eu raison de remettre en question le projet que je t’ai présenté. Je t’ai approchée parce que je savais que, d’une façon que je voudrais dire « bien à toi »même si au fond je te connais à peine ‒ tu résisterais. C’est ce que j’ai cru comprendre de ta façon d’écouter, pendant ces deux cours où nous nous sommes vus, chacun de notre côté de la classe : que tu écoutais avec une féroce résistance qui témoigne de l’importance des enjeux pour toi. Quel plus grand plaisir que de s’adresser à quelqu’un qui résiste parce qu’il écoute vraiment ?

 

Tu m’as donc dit, du même souffle, que c’était intéressant, mais que tu ne comprenais pas tout à fait ce qui pouvait être queer à propos de l’âge. Sans compter qu’une fois ce problème traité, restait le peu de variété concrète de nos âges à tous les trois. C’est vrai. Encore un signe de l’idéalisme avec lequel j’aborde tous les projets de la pensée, même et surtout lorsqu’ils concernent les enjeux de la pensée matérialiste qui sont le plus à la mode.

 

Mais, tu vois, je crois être allé de l’avant avec ce projet d’écriture en particulier justement pour une question d’âge. Voici comment je me raconte les choses : mon expérience me permet dorénavant de concevoir qu’il est possible de réfléchir en compagnie de ma propre imposture. De se réfléchir dans le miroir d’un texte qui nous montre, elle et moi. J’essaie ainsi d’éviter deux pièges. Le premier : faire comme si j’étais la bonne personne pour écrire un texte « à propos de », comme si j’étais qualifié par mon savoir et mon expertise, ou élu par les circonstances ou l’injustice d’un crime qui ferait de moi une victime exemplaire ‒ comme si j’étais appelé à la barre et que je défendais mon droit. Le deuxième : faire comme si j’étais un héros, un découvreur, un arpenteur qui offre au monde un nouveau champ de savoir ‒ pas un élu mais un être d’exception.

 

Les héros ne pensent pas. Ils racontent leurs exploits et nomment les choses comme lors des premiers jours de la création. Les victimes, pas davantage. Elles racontent leur calvaire pour reconquérir le droit de nommer. On peut admirer les héros et on doit prêter oreille aux victimes ; mais ni les uns ni les autres ne peuvent supporter l’imposture d’écrire, sous l’aiguillon du besoin de raconter le vrai monde où ils veulent vivre. J’essaie de rester dans le flou de l’imposture ‒ je pense à des crimes dont je ne saurais assurer qu’ils m’affectent exactement dans la mesure où je cherche à les peindre, et j’imagine des pays que l’on peut traverser sans les conquérir. On dit : « J’ai trouvé la bonne personne » pour une tâche, celle qu’il faut ; et si on écrivait surtout quand on était la mauvaise personne ?

 

J’ai écrit que tout ça était une question d’âge. Oui, mais pas au sens d’une expérience « qui est rendue possible par l’âge », comme on dirait « l’âge aidant » mais bien, une question qui concerne l’âge, une question con-cernée par l’âge. Je ne veux pas m’accorder bêtement que l’expérience a vraiment (ou pire : naturellement!) permis que se développe en moi la force d’assumer l’imposture. Je veux montrer qu’il y va aussi, dans ma capacité à m’accorder une telle force, de l’interprétation de mon âge. C’est de ça dont je voudrais que nous parlions dans notre échange, Roxane, toi et moi : que nous désamorcions, le plus souvent possible, cette part d’interprétation.

 

Il y a un bénéfice collatéral immense à statuer, pour soi ou pour les autres, sur la scène de sa conscience ou sur celle du monde, qu’on a enfin compris, qu’on a enfin l’âge. En-fin : on se situe après la fin (comme le héros, le savant ou la victime dont je parlais il y a un instant), quand écrire est reconstruire, raconter. On se congratule : « L’âge aidant, j’ai compris que… ». Le temps des bilans, des procès-verbaux ou des récits de conquête de soi ‒ toutes de bonnes façons de s’assurer qu’au moment d’écrire, il ne se passera rien.

 

Ce que je préfère du queer, ce qui me fait le plus peur aussi avec ce mot, c’est justement qu’il demande de ne pas savoir, mais de montrer tout de même. D’être pendant. Je ne saurais dire encore tout à fait pourquoi il m’apparaît tellement évident que notre âge est avec notre genre ce qui peut être le plus queer. De mon point de vue (celui que l’âge n’a jamais empêché de garder la fibre tragique qui le caractérisait enfant, puis adolescent), il y a une relation tout aussi tragique, à chaque moment de notre vie, avec notre âge qu’avec notre corps ; ou alors, avec l’âge de notre corps ? On peut, à chaque moment, être remis à sa place par la médecine, par le passant, par l’administration : tu as un pénis, tu mesures 5 pieds 10 pouces, tu as 28 ans et une barbe de deux jours. Tu as sûrement remarqué comme moi qu’il y a, dans les films et les livres, autant sinon plus de scènes où les amants découvrent dans les yeux de l’autre qu’ils n’ont pas l’âge attendu, que de scènes où ils découvrent qu’ils n’ont pas l’organe souhaité entre les jambes…

 

Il faut l’avouer, se dire queer est un défi autant qu’une retraite. Je crois, Myriam, que je suis coupable de cette autre imposture : croire que je peux flotter, ne serait-ce qu’un instant, au-dessus de mon corps et de mon âge. L’âme en peine d’une époque où on la disait éternelle a autant à gagner à se dire queer que le corps en quête d’une reconnaissance qui lui épargnerait l’alternative binaire entre l’homme et la femme ; mais les deux peuvent être joués par leur avarice, et l’emporter au paradis. Quelle ironie. Peux-tu m’aider à penser un queer impur, qui habite le monde ? J’aimerais que Roxane et toi m’aidiez à penser notre coming out. En ce qui concerne ce qu’on appelle ces temps-ci l’homosexualité, j’ai pris conscience assez vite (quand la première scène s’est révélée incapable de garantir que la seconde en soit vraiment une simple répétition), que j’aurais à réinventer toute ma vie le scénario du coming out ‒ pire : chaque fois, ce n’était pas la même chose que j’affirmais. Ha ! Regarde, j’ai mis au passé, encore. Chaque fois, ce n’est pas la même chose que j’affirme.

 

J’ai bien peur qu’on n’ait jamais fini de jouer à l’apprenti magicien avec notre âge. As-tu l’impression d’en avoir jamais terminé avec l’aveu de ton âge ? As-tu l’impression que ton âge t’appartient ?

 

Bien à toi, puisqu’il est l’heure et que nous avons l’âge, 

 

Jean-Michel

 

*

 

Montréal, le dimanche 19 mars 2017

Chère Roxane,

 

En écrivant à Myriam, je me rends compte de la grande simplicité qu’il y a à s’adresser à quelqu’un qu’on ne connaît pas tout à fait, mais en qui on a naturellement confiance. J’ai enseigné à Myriam, oui, mais au moment où je l’ai rencontrée, elle avait déjà ce rapport détaché à l’institution de celles qui se sont déjà mises à penser, et qui vont à leurs cours comme on va à la bibliothèque. Clarice Lispector écrit, en exergue de La Passion selon G.H., qu’elle voudrait son livre lu par des lecteurs « à l’âme déjà formée » : voilà mon sentiment quant à Myriam. Ce qui ne veut pas dire que je ne peux rien pour elle, mais plutôt, qu’elle peut autant pour moi. L’âge est là, grouillant de sens impensé entre nous, mais je n’ai pas à lui servir de guide.

 

Je ne sais pas pourquoi ç’aura été si naturel pour moi de l’inviter à faire ce projet avec nous. Avec toi, c’est une autre histoire. M’en voudras-tu si je t’avoue que j’ai pensé à l’inviter à écrire ce texte avec moi, avant de me décider à t’inviter également ? Je suis un peureux. C’est beaucoup plus complexe de trouver le ton pour m’adresser à toi que j’ai l’impression de connaître profondément. Et ce sera d’autant plus étrange que nous avons souvent discuté, à travers les années, de la question de l’âge ‒ puisqu’elle s’est installée dès le départ entre nous, avec ses corollaires de relation d’autorité, de succession, de légitimité. Comment tenir compte dans ce texte de tout ce que nous nous sommes déjà dit ? Il y a l’amour, aussi, que j’aimerais penser… pas maintenant, pas maintenant.

 

Ce « pas maintenant » dit tout ce qui me pèse à l’orée de cette correspondance avec toi : je voudrais tout remettre à plus tard car dans ce « tout » il y a un lot d’expériences difficile à écouler. Et puis « l’âge », ici, c’est aussi celui de notre relation. Elle aussi doit se présenter au monde, qui interprétera immédiatement ce que veut dire : « On se connaît depuis six ans. » Cinq ou six ans ? C’est la lourdeur comique d’une fierté de père : six ans, vous savez, six ans que je suis son père, voyez comme nous avons vécu ensemble. Pour afficher le ridicule du cadre de notre correspondance, il faut exposer la scène : l’homme, et l’aîné, et l’instigateur, écrit la lettre inaugurale d’un texte composé à six mains avec une de ses étudiantes et avec l’amie qui fut d’abord sa successeure – c’est-à-dire celle qu’il a rencontrée lors d’une entrevue. J’espère que vous tuerez le père, les filles.

 

Pour te simplifier la vie, Roxane, je commencerai par une provocation. Tu as d’abord cherché en moi l’approbation ‒ et la conquête de mon amitié a été pour toi la conquête d’une position de légitimité. Est-ce que j’ai le droit de te dire ça ? Je me souviens de toi, dans ma cuisine, il y a peut-être quatre ans. Je me souviens d’une question que tu m’as posée quant à la possibilité de faire de la création à l’université, dans le cadre de la maîtrise. Je terminais la mienne, difficilement, tragiquement (oh que j’aurai lyré !) et sans humilité ; tu hésitais à savoir où t’inscrire pour écrire la tienne. Je me souviens que j’ai pris conscience, peut-être ces jours-là, peut-être ce soir-là précisément, que tu cherchais en moi une sagesse que je ne voulais pas représenter, et une validation que je ne voulais pas te donner. Je t’ai dit : « j’aimerais que tu ne m’écoutes pas comme si j’avais raison » et « souviens-toi surtout que je ne prends jamais le bon chemin ». Tu avais un talent fou et j’avais peur que tu confondes mon âge et mon caractère. J’ai refusé la responsabilité du modèle : encore de la peur ? Ce n’était pas clair de cette façon-là, mais j’ai décidé alors que pour mériter vraiment ton amitié, je devais perdre ton admiration ; ou qu’au moins, elle cesse d’être une conséquence du capital symbolique que j’avais accumulé à l’université. Je crois que nous étions dans cette disposition si typique de nos conversations des années qui suivraient : à la cuisine, rue Alma, je suis penché sur mon évier trop bas, et tu es assise à l’îlot, derrière.

 

L’expérience de la composition de ce dernier paragraphe a été difficile. Comme j’ai pris un pas de recul pour écrire d’abord à Myriam, et ainsi situer notre correspondance à tous les trois dans un certain rapport à l’écriture, je me suis mis dans un état de grande sensibilité à l’imposture de l’expérience comme accumulée. Et je vois donc partout dans mon récit le besoin de faire histoire avec ces moments passés de notre relation. Je voudrais, à chaque pas, écrire « peut-être », écrire « maintenant, aujourd’hui, je pense que », puis raturer encore cette dernière indication et mettre « pour le bien de cette idée que je formule et au bout de laquelle je voudrais aller », ce qui n’est pas synonyme de « maintenant ».

 

Qu’est-ce que je maintiens ? Qu’avons-nous maintenu, toi et moi, à travers nos âges, et quel rapport avec « maintenant » ? Je me rends encore une fois la tâche facile en te parlant de ton besoin d’admiration : parlons du mien. Au fond, qu’est-ce qu’une entrevue d’embauche ? Une première fois, pour le journal étudiant, comme éditrice. Une seconde fois, sans entrevue, je te lègue mon emploi d’été ‒ ton aplomb, ta curiosité, ton sens de la formule, ton monstrueux sentiment de responsabilité me fascinent. J’ai sans doute pris un pouvoir certain sur toi en te choisissant, mais tu n’allais pas travailler pour moi, tu allais me remplacer... Je te déclarais : « C’est toi. »

 

Quelle perversité, toujours, dans le choix d’un remplaçant : quelle perversion que la cérémonie du legs ! Ce sont de bien mineures passations que nous avons vécues, toi et moi, pour de petites institutions qui n’ont pas un grand pouvoir de hantise, mais à chaque fois, sans doute, joue toute une pression d’assimilation. À travers ces années, crois-tu t’être sentie davantage inquiétée, motivée (mue ?) par le fait que j’étais plus vieux (de quelques années à peine, mais justement il doit être question dans cet échange de l’importance toujours négligée de ces années dont il faut dire qu’elles n’importent pas pour sembler mature), ou parce que j’étais plus diplômé, ou que j’étais plus avancé dans mon parcours de créateur ? Ha ! Le comique de parler de tout ça, maintenant que tu as tant publié (pour ton âge…), gagné tous ces prix, reçu avec les honneurs les mêmes diplômes – mais je sais qu’il a été si important, aux débuts de notre relation, qu’il y ait, entre nous, une distance que tu voulais parcourir. Est-ce que l’âge est le mot pour cette distance ? Est-ce que, ça y est, tu l’as toute parcourue ?

 

J’aimerais tellement, Roxane, qu’à travers cet échange nous réalisions à quel point nos âges sont incommensurables. C’est un vœu pieux. Nous les avons sans cesse mesurés.

 

Bien à toi, 

 

Jean-Michel

*

 

Montréal, le samedi 25 mars 2017

Chère Roxane,

 

Je t’écris devant la nécessité d’articuler nos membres.

 

Au moment de composer cette lettre, je m’imagine que les mots me viendraient mieux si ma lectrice était une amie, quelqu’un dont je porte l’empreinte tenace en moi. On pourrait dire, c’est vrai, que la lectrice qu’on s’invente en écrivant, et dont le magnétisme motive la création, est en quelque sorte une amie. Ici, c’est un entre-deux : ni tout à fait rêvée, ni tout à fait connue, ma lectrice (toi !) existe en chair et en os, mais se dérobe. Qu’arriverait-il si je faisais erreur sur le ton qu’il me faut prendre pour t’écrire? Si à travers ma voix se dévoilaient les traits d’une lectrice que je fantasme ou, plus gênant encore, d’une lecture fantasmagorique des rapports en jeu ? Entre l’écriture de la lettre et sa relecture postérieure, une honte auparavant absente aurait germé.

 

Trois points, disposés comme sur une carte. Jean-Michel se trouve au centre. Les deux autres se tiennent de chaque côté, sans se toucher. Elles pourraient comparer leurs histoires respectives, ainsi que la succession des évènements qui ont rendu possible leur présence là, notre présence ici, partageant maintenant ce lien commun. La comparaison. Ce pourrait être, finalement, ce dont il est question, non ? Je sens qu’il en est au moins une qu’il me faut bafouiller, expulser une bonne fois pour toute pour qu’on passe à d’autres pages. Nous avons presque le même âge, mais nos parcours ne se ressemblent pas. Quand je pense à ces différences, je me demande : que viens-je faire ici, sinon jouer un personnage ?

 

J’aimerais pouvoir réduire l’âge à quelque chose comme un repère pour une chronologie parfois nécessaire (même s’il faut lire l’accumulation dont parlait Jean-Michel à l’aune du lieu d’où la ficelle est tirée). Mais l’âge nous accompagne, nous suit. On s’en ébouriffe qu’il nous colle encore à la peau. Je pense qu’il agit comme une marque en amont. Par là, je ne veux pas dire qu’il détermine nos possibles ; ça ne serait pas exact. Pourtant, il nous assigne parfois un rôle (et un pouvoir) dans nos rapports avec autrui. À lui sont associés des étapes, des passages, certains obligés. La correspondance ou la non-correspondance avec ces normes motive une certaine distribution des rôles. Il faut y penser, oui : de quelle manière, blotti dans le creux de nos échanges, l’âge peut-il en influencer le cours ?

 

Souvenir de toi qui me revient, tout à coup. Méfiante, tu ne veux pas que ce projet devienne une exposition de nos accomplissements précoces. Ce serait friser l’aveuglement, dis-tu, face aux circonstances et privilèges qui les ont rendus possibles. Une idée m’obsède, Roxane, qui me vient probablement de là : j’ai peur d’un certain narcissisme, peur que sous le prétexte de l’âge se cache le besoin de mieux s’ausculter soi-même à travers l’autre. Je voudrais en faire quelque chose de politique. Oui, la question de l’âge débouche sur d’autres enjeux, comme le pouvoir, le statut ou la reconnaissance. Peut-être problématiserons-nous nos rapports à la lumière de l’âge pour capter les jeux de pouvoir qui ont circulé à travers eux ? Mais, plus précisément, que peut amener sur un plan politique (et non plus seulement identitaire), cet exercice de déconstruction ? Sans parler de la voix, ce « je » qui m’embête. Si la forme de la correspondance pousse à l’intimité, à dire ce qui autrement resterait tapi, comment, alors, rendre la charge politique de ce dévoilement ?

 

Ce qui m’amène à te dire ceci : il faudrait que cet exercice, tout en permettant une mise en question de nos rapports et du poids de nos âges dans ceux-ci, puisse être pour nous un lieu de rencontre. J’espère que je ne m’embrouillerai pas dans le fantasme, mais je vois chez toi quelque chose qui m’attire : un inextricable besoin d’envoyer promener l’injonction de jouer ce qui convient. As-tu comme moi pris le parti de questionner les personnes et les institutions qui accordent la reconnaissance ? Pour qu’elle opère, les lieux de pouvoir doivent être à l’inverse reconnus en tant que tels. J’ai cédé plus tôt à cette odieuse comparaison, mais je sais très bien pourquoi je me trouve ici maintenant. J’espère explorer cette piste avec toi, si tu en as aussi l’envie. Sens-tu toujours cette autorité insidieusement à l’œuvre ? Pour ma part, ses tentacules agissent parfois en moi selon un mécanisme obscur.

 

Au fil de l’écriture de cette lettre, je sens se délimiter un nouveau théâtre, un lieu d’obscène, peut-être, au sens où Jean-Michel l’entendait dans le cours qu’il a donné l’automne passé : ce qu’il reste après la mise en scène, et qui n’est pas montré. C’est évident, Roxane, cet échange littéraire brusque une intimité entre nous ; entre Jean-Michel et toi, c’est différent. L’intimité est palpable. J’en ai été témoin à travers ses confidences et je t’avoue que je me sens un peu voyeuse. J’ai glissé sous les draps ; votre histoire donnée à lire comme si elle me concernait aussi !

 

Décidément, autre chose se donne à voir dans ces lettres-ci, et qui reste invisible lors de nos rencontres. Nos performances nous échapperont peut-être de plus belle. N’est-il pas présomptueux de croire que l’on choisit au moment de l’écriture ce qui surgira plus tard, à la lecture ? J’aimerais tirer parti de cet espace libéré pour te dire en dessous de la table ce que je n’aurais pas osé mettre dessus.

 

Puisse ce projet permettre notre rencontre, 

 

Myriam

*

 

Montréal, le dimanche 26 mars 2017

Chère Myriam,

 

On ne se connaît pas tant que ça, alors tu ne savais probablement pas qu’hier, alors que tu terminais de m’écrire, je passais le cap des vingt-six ans. Maintenant de l’autre côté, résolument plongée dans le versant descendant de la vingtaine, j’essaye de me raconter en blague que si je t’avais plutôt lue avant-hier je t’aurais lue différemment, mais j’avoue qu’avec le temps je ne m’amuse même plus à m’illusionner sur ce que ces journées changent. Finalement, on dirait que l’anniversaire devient le jour où je pense à ma naissance. Ma mère l’évoque dans un courriel. Ma sœur m’envoie un texto de New York à 7 h 53, heure précise (on entretient ses mythes : je suis née sept minutes avant que le médecin de ma mère revienne de vacances ; plus jeune, ça me donnait l’impression d’être rapide, efficace, prématurée, alors même que je crois me souvenir que je suis née la date même où était prévu l’accouchement, ce qui fait de moi une personne ni d’avance, ni en retard, ni rien finalement, parce que soyons francs, l’heure et le jour de naissance n’ont vraiment pas grand-chose à voir avec ce qu’est une personne).

 

Aujourd’hui, dimanche matin, vingt-six ans, levée ni en avance ni en retard sur personne, je lis cette lettre que tu m’envoies comme première tentative d’établir un lien bien à nous. C’est vrai, une chose qui m’a frappée de toi lors de nos rencontres pour préparer l’écriture de ces textes, c’est à quel point Jean-Michel, toi et moi partageons une enfance et une adolescence placées sous le signe de (et je mets de gros gros guillemets) « l’excellence ». Nous avons évoqué ces reconnaissances arrivées tôt, où les adultes nous faisaient des compliments toujours assortis de l’inévitable « pour ton âge ». Tu es brillante (pour ton âge). Tu écris bien (pour ton âge). Tu as du jugement et tu es mature (pour ton âge).

 

L’autorité scolaire s’est un peu fatiguée de nous. Elle nous a laissées un peu plus à nous-mêmes : tu achèves un baccalauréat, dans le contentement, ai-je cru comprendre, d’en finir enfin avec des réactions, bien différentes aujourd’hui, par rapport à ton âge. Parce que, contrairement à ce que les adultes attendent d’élèves « excellents » comme nous, tu ne t’es pas précipitée à la rencontre de la reconnaissance, de l’approbation, des diplômes toujours plus nombreux. De mon côté, je vis un drôle de retour : après un an et demi à vivre hors de l’université, mémoire de maîtrise déposé, me revoici à supplier des professeurs d’accepter de signer mes lettres de recommandation, de me diriger au doctorat. Les règles ont changé : mon âge importe un peu moins (enfin). Oh, mais ça ressort encore. « Deux prix littéraires pour son premier livre », c’est, semble-t-il, encore moins notable que « deux prix littéraires à juste vingt-quatre ans ». Ça me met mal à l’aise. Je ne sais pas ce qui m’attend, ce que je saurai plus tard. Comment je regarderai derrière. Si je continuerai d’avancer, d’avoir une belle histoire à raconter. J’avance au rythme où j’avance. Ça adonne que j’ai proposé à un éditeur un manuscrit de poésie à un âge où nombre d’écrivains n’ont pas cette ambition, cette effronterie, cette imprudence. De mon point de vue à moi, non, je ne suis pas jeune. Je suis ici, dimanche 26 mars, j’essaie d’écrire à Myriam Thibault, que je n’ai rencontrée en tout qu’à trois reprises. C’est la première fois que je tente d’écrire un essai hors de l’université. Je me sens petite, mineure, pas sûre. Je ne me sens pas sûre non plus quand j’écris des poèmes (je ne vois pas quelle utilité une telle écriture aurait alors), mais je crois que mon jugement est plus formé qu’il ne l’était ; et je comprends mieux le rapport entre le temps et l’écriture, dans ce champ-là. Je sais qu’il faut des mois sans toucher à un manuscrit pour pouvoir bien le terminer. Mais nous avons décidé de nous écrire, je n’ai pas des mois, ceci n’est pas un poème, je suis nouvelle ici. Et je ne sais pas quand finir mes paragraphes.

 

Tu m’écris : « As-tu comme moi pris le parti de questionner les personnes et les institutions qui accordent la reconnaissance ? » Devant le courage dont tu fais preuve dans la formulation même de ta question, j’aimerais tant pouvoir te dire oui. Je répondrai, plus honnêtement, que je ne suis pas sûre que ce soit possible. Vraiment possible. Questionner au sens « poser des questions », bien sûr que oui ; mais questionner au sens de « remettre en question » ? Je ne m’en sortirais pas. J’ai besoin de croire en quelque chose et jusqu’ici, c’est la littérature qui m’apparaît le plus digne de cette foi. (La formule est candide, parce qu’elle est imprécise ; mais disons que je te demande de t’y glisser, de voir si elle peut t’aller, sans trop te demander ce qu’elle veut dire précisément pour moi.) La littérature, avec tout ce qu’elle implique d’orgueil, voire de fascination narcissique : en littérature, bien plus que des auteurs, il y a des œuvres ; et pour faire œuvre, dieu sait qu’il faut croire en son projet, croire en sa phrase, même. Parce que j’ai voulu mettre moi aussi l’épaule à la roue de la littérature, j’ai accepté, en cherchant un éditeur, en publiant des livres, de me prêter au jeu de la reconnaissance.

 

Tu m’écris encore : « Sens-tu toujours cette autorité insidieusement à l’œuvre ? » L’autorité dont tu parles, celle de l’institution ou du discours, continue d’agir sur moi : je crois que j’ai accepté de faire avec, en tâchant de rester alerte. De ne pas me faire bluffer. D’où l’intérêt d’entrer dans cet échange de lettres, de tenter de regarder ces jeux de pouvoir d’un autre angle.

 

C’était l’introduction. Je crois que j’ai quelques détours à faire avant de mieux répondre à ces questions. Je mettrai donc un terme à ma lettre ici, en sachant que c’est trop tôt. Il y en aura d’autres. 

 

Roxane

 

*

 

Montréal, le mercredi 29 mars 2017

Cher Jean-Michel,

 

Au téléphone, tout à l’heure, je te disais avoir l’impression d’être le comic relief de cet échange, le personnage qui fait des blagues et désamorce les moments graves. Mais parce que, comme d’habitude, tu refuses de te joindre à moi dans mon entreprise de dénigrement, je vais être obligée de tenter de faire mieux : pas le comic relief, mais peut-être celle qui raconte plutôt que de comprendre ? Contrairement à Myriam et toi, je n’ai ni monté, ni donné, ni suivi ce cours sur le queer que tu as donné l’automne dernier ; et si tes connaissances à ce sujet ressurgissent sans cesse dans nos conversations, je ne les ai fréquentées qu’un peu par hasard, au gré des affinités.

 

Voilà un nœud, le premier qui m’apparaît quand je lutte tout l’après-midi pour oser écrire quelques lignes. Tu en sais plus que moi.

 

Tu aimes me convaincre de l’intérêt et de l’importance de mon intuition. (Il faut être en train d’apprendre pour comprendre intimement ce que c’est qu’un savoir ; les savoirs qu’on possède nous apparaissent comme le fondement de la suite, des prochains savoirs qu’on pourra construire. C’est sur cette base que je sais que même si nous avons depuis des années des conversations sur une foule de sujets, que nous n’y entrions pas avec le même savoir ne change finalement pas grand-chose à la façon dont on peut se permettre mutuellement d’avancer.)

 

Mais bien sûr qu’entre mon intuition et la tienne, il y a un monde.

 

J’ai tâché d’écrire à Myriam, et de t’écrire ici, en ignorant cette inquiétude qui me ronge, vieille rengaine martelée par des années d’école et d’université : il n’y a pas de notes de bas de page dans ma pensée, elle doit donc être quelconque, clichée, déjà vue, pas valide.

 

Mes tentatives d’écrire sur l’âge me ramènent sans cesse à l’école. À l’école comme institution première de reconnaissance, mais aussi de sanction sur l’âge. C’est aussi dans l’université que toi et moi sommes à ce point d’âges différents ; malgré les quoi, un peu moins de trois ans? qui nous séparent, ce qui est bien peu de chose, tu es déjà de l’autre côté de l’examen de synthèse, alors que je grappille encore mes forces pour commencer un doctorat. Tu sais comme moi qu’au sein de l’université, chacun a sa place, et bouleverser cette hiérarchie (à la fois temporelle et basée sur les accomplissements) a un prix. Aujourd’hui, nous voici, toi-doctorant-et-chargé-de-cours et moi-proto-doctorante, en train d’écrire un projet ensemble. (Tu me demandais si j’en ai fini avec la distance qu’il y a entre nous parce que tu es plus « avancé ». Je crois avoir amplement répondu à cette question que non, pas du tout, je suis encore inquiète et complexée quand on en vient au territoire des idées, où je considère que tu auras toujours ta longueur d’avance. J’arrive à mettre de côté ce sentiment quand nous nous retrouvons dans des circonstances amicales. Découper la vie en cases qui ne communiquent pas ensemble, voilà un apprentissage de « la vie d’adulte ».)

 

Quand j’ai eu l’âge de commencer l’école, mes parents m’ont fait sauter une année. La maternelle. (Tu le sais, j’aime beaucoup invoquer cette vieille histoire pour justifier le fait que je ne sais toujours pas découper droit.) Après, primaire, secondaire, j’ai toujours eu un an de moins que les autres. Une fois passée l’étape où les profs me prenaient en exemple parce que j’étais docile (signe de maturité selon eux, je ne suis pas trop d’accord) malgré mon jeune âge, ce qu’il est resté, c’est : pas grand-chose. Presque rien. J’ai mis sur le dos de la différence d’âge mes mésaventures amicales, ma mécompréhension des dynamiques qui régissaient ce mouvement incessant d’amis-plus amis autour de moi, mais je pense qu’en fait j’étais juste un peu à côté, décalée, pas sur le plan temporel mais sur le plan des valeurs, des goûts et des intérêts. Mes anciens compagnons du secondaire, comme tout le monde, sont avocats, notaires, dentistes, toiletteuses pour chiens. No wonder qu’ils me trouvaient bizarre.

 

Je te raconte tout ça non pour me vanter d’avoir eu une adolescence pénible, mais parce que je pense que l’âge, dans cas précis, était un excellent outil pour maquiller des divisions autrement plus sérieuses. Qu’il a été une façon de me déresponsabiliser quant à mes relations sociales laborieuses. Je n’ai pas vraiment eu mon âge toutes ces années-là, mais, comme tout le monde, l’âge de mon année scolaire. Sortir de l’écosystème scolaire-universitaire a représenté pour moi, surtout, ce choc-là. Je ne suis plus « à la maîtrise », tout à coup, je ne suis plus à une étape de la vie, je suis noyée dans la vie « adulte » et mon âge recommence à tirer, pousser, gratter, être inconfortable.

 

Mes deux lettres vont ensemble. Je vous les adresse, à Myriam et à toi, un peu par excès de rigueur. Cette forme m’échappe. J’ai décidé que queer c’était aussi flou et mouvant alors je garde ma forme un peu dépenaillée, je garde vos questions sans réponse, j’aimerais m’imaginer qu’on peut renverser l’immaturité qu’on pourrait voir dans mes lettres vacillantes et la transformer en maturité. La maturité, c’est quand on est informé. Quand on choisit. Je ne suis pas si mûre, mais mûre pour vous envoyer ces deux lettres ; j’ai choisi ma forme, la voici.

 

À bientôt pour la suite. 

 

Roxane

 

 

 

Écrit par

Roxane Desjardins (Université de Montréal), Jean-Michel Théroux (Université du Québec à Montréal) et Myriam Thibault

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